11/02/2010

Buchi Emecheta "Citoyen de seconde zone"

"« J'ai réfléchi », dit Adah tout à coup. « Autrefois je rêvais d'aller au Royaume-Uni. Nous pouvons emmener les enfants avec nous. Tout le monde va au Royaume-Uni maintenant. Je serai heureuse de pouvoir y aller aussi. »
Francis la laissa finir avant de lancer :
« Mon père n'est pas partisan que les femmes aillent au Royaume-Uni. Mais, tu comprends, tu paieras pour moi et tu t'occuperas de toi, et d'ici trois ans, je serai de retour. Mon père dit qu'ici tu gagnes plus que la plupart des gens qui ont été en Angleterre. Pourquoi perdre une bonne place juste pour aller à Londres ? On dit que ça ressemble tout à fait à Lagos. »
Francis était un Africain jusqu'à la moelle des os."


Histoire:

Ayant épousé Francis, Adah décide de rejoindre son mari lorsque celui-ci vient en Angleterre afin d’y poursuivre ses études. Mais le “pays rêvé” n’est pas à la dimension de ses espoirs et, très vite, les désillusions, tant sur le plan de sa vie familiale que dans sa vie sociale, prendront le pas sur ses attentes. Buchi Emecheta met ainsi à nu les difficultés de vie quotidienne des émigrés africains et les multiples exclusions dont ils sont victimes, mais sa critique ne s’arrête pas à cet aspect, car la romancière se montre plus dure encore dans sa dénonciation du comportement de ses compatriotes, et tout particulièrement de celui des hommes. Le mari d’Adah est présenté comme un être, paresseux, violent, égoïste et lâche qui exploite et tyrannise volontiers sa femme qu’il considère comme “un bien meuble”. En effet, Adah, outre son rôle de mère, doit également, grâce à son emploi de bibliothécaire, subvenir aux besoins de la famille, assurer le quotidien et subir les outrances et les outrages de son mari. De guerre lasse, Adah choisira de vivre seule et hormis quelques élans de solidarité et d’amitié, ne semble devoir trouver de réel réconfort que dans l’écriture.



Ce  roman se veut exemplaire par son double engagement, féministe et africain  . Un roman qui a été publié, sous le même titre, en 1974 en langue anglaise et qui s’inscrit dans la lignée des romans militants de cette époque qui tiennent tout à la fois de l’œuvre littéraire mais aussi du témoignage (en partie) autobiographique et de la thérapie personnelle. Simultanément à la parution de ce roman, et avec le même traducteur, Maurice Pagnoux, un second roman de Buchi Emecheta," Les enfants sont une bénédiction", a été publié en français en 1994. Depuis Buchi Emecheta a poursuivi, dans ses autres livres le récit de la vie de son héroïne et construit une oeuvre dominée par de douloureuses figures de femmes. Ainsi "La Dot" raconte les mésaventures d’une jeune fille contrainte d’abandonner ses études, de rejoindre le village et d’affronter les pesanteurs de la tradition. 

 

Inscrits dans une démarche explicitement militante, les romans de Buchi Emecheta posent un regard féminin sur l’émigration africaine (nigériane en particulier-) en Angleterre. Quelque trente après la parution du premier d’entre eux, ils ont acquis une dimension historique intéressante, même s’ils demeurent, pour l’essentiel, d’une immédiate actualité.

 

emecheta

21:48 Écrit par Anko dans Lectures, écoutes | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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